Rien ne résume mieux mon parcours et mon point de vue sur la photographie et le traitement d’image que cet excellent interview, daté du 6 mai 2009, recueilli par Patrick Moll et publié sur le site Alpha-numérique.fr . Je me suis donc permis de le reproduire ici dans son intégralité.

Volker Gilbert est l'un des acteurs majeurs dans le domaine de la technique photographique. Il a dès 2003 mis à disposition sur son site Internet et sur son blog de nombreux articles traitant de sujets liés au traitement d'images et à la problématique de la prise de vue en raw, dont il est l'un des meilleurs spécialistes.

En 2006, il a publié la première version de son livre "Développer ses fichiers RAW » qui a eu un succès considérable et a été traduit dans de nombreuses langues. La troisième version de ce livre, très augmentée, est actuellement en cours d'impression. Volker a également traduit plusieurs ouvrages techniques pour les éditions Eyrolles, dont les deux versions de "Lightroom pour les photographes" de Martin Evening (voir bibliographie).

Il est aujourd'hui le responsable de l'excellent magazine web des techniques photo QuestionsPhoto.com et publie de nombreux articles, en particulier dans le magazine papier Le Monde de la Photo.

Quand j'ai commencé à shooter en RAW, les articles de Volker ont été déterminants et, par leur pertinence et leur clarté, m'ont aidé et encouragé à continuer dans cette voie. C'est peu dire que je suis heureux aujourd'hui de proposer cette interview sur Alphanum. Je remercie Volker pour sa gentillesse et son accessibilité malgré sa charge de travail très élevée ces derniers mois.

Volker Gilbert… en personne !

Alphanum : Bonjour Volker, et merci d’avoir accepté l’invitation d’Alphanum. Avant de commencer, peux-tu donner à nos lecteurs quelques informations sur ton parcours personnel, et accessoirement sur ton très léger accent germanique ? ;-)

Volker Gilbert : Mon accent germanique ?? Zut alors, et moi qui espérais bien cacher mon jeu… En effet, je suis né en Allemagne et arrivé en France assez tardivement et par le simple fait du hasard. Après avoir découvert la photo à l’âge de quatorze ans, je souhaitais d’abord en faire mon métier, mais j’en avais décidé autrement après le baccalauréat : parallèlement à mes études à l’université de Fribourg-en-Brisgau (sinologie, histoire et sciences politiques), j’ai donc poursuivi la photo en semi-professionnel, notamment en tirant le portrait de chanteurs et acteurs du théâtre municipal et en créant des affiches publicitaires. À la fin des études, j’ai voulu m’imprégner du Mandarin et je suis parti vivre à Taiwan pendant trois ans et demi. Là-bas, j’ai commencé à travailler comme portraitiste, puis comme photographe de mode et photographe « people » pour deux magazines locaux. C’était une époque bénie, parce que je bénéficiais d’une liberté artistique fantastique et j’ai pu rencontrer et/ou photographier des gens intéressants, notamment trois Vanessa (Mae, Paradis et Williams), des actrices, hommes politiques et mannequins « vedette » de la sphère chinoise. Cependant, à mon retour en Europe, je n’ai pas pu poursuivre dans cette voie, le milieu de la mode française était impénétrable pour moi qui ne parlais à l’époque qu’un français plutôt approximatif.

Tu as très tôt défendu l’usage du format raw sur ton site volkergilbertphoto.com et sur ton blog. Tu es même l’auteur d’un plaidoyer pour le format RAW et d’un article en 5 parties « Comprendre le format RAW » que l’on peut encore lire sur ton site. Tu as également défendu, chroniqué et comparé très tôt les différents logiciels de développement, sans exclusive. Quelle est l’origine de cet engagement ?

J’ai toujours eu une approche très technique envers la photographie et la chambre noire y était toujours un élément essentiel. De ce fait, j’ai pendant très longtemps pratiqué le noir et blanc, dont je pouvais maîtriser tous les paramètres, du développement des pellicules jusqu’aux tirages barytés. L’avènement de la photo numérique a été une aubaine pour moi et j’ai très tôt commencé à en maîtriser les codes, grâce à l’accès aux scanners haut de gamme, dos numériques à balayage et « one shot » ainsi qu’aux premiers appareils reflex numériques (Kodak DCS, Canon et Nikon). Rappelons qu’au siècle dernier, les appareils en question étaient tellement onéreux que de nombreux photographes ne pouvaient s’acheter qu’un des premiers compacts numériques (Olympus et Nikon Coolpix), commercialisés autour de 10000 francs (1500€). Les dos numériques et les premiers appareils reflex numériques étaient dépourvus de processeurs d’image, le produit final fut donc un fichier brut qu’il fallait obligatoirement développer dans un logiciel dédié. J’ai fait très tôt connaissance avec LightPhase, ancêtre de Capture One, la première version de Nikon Capture et avec plusieurs logiciels alternatifs, notamment Bibble, Breeeze Browser et Yark Plus, et je continue à suivre l’évolution de ces logiciels qui ont fait d’énormes progrès depuis…

On peut voir de très belles photos sur tes sites où en illustration de tes livres. As-tu une activité de photographe professionnel ? Quelle est ta pratique photo aujourd’hui ?

Mes activités d’auteur, de journaliste pigiste et formateur ne me laissent hélas que peu de temps pour une pratique photo régulière, et, a fortiori, professionnelle. J’avoue que cela me frustre considérablement mais heureusement je n’ai guère le temps à m’en lamenter.


Le format Raw

Ton livre « Développer ses fichiers Raw » est devenu une référence, et a été traduit en plusieurs langues. Sans conjecturer qu’il est à l’origine de la prise de conscience des possibilités étendues du format raw, son succès peut-il être considéré comme un signe tangible de la progression de l’usage de ce format chez les professionnels comme chez les amateurs ?

Je n’ai pas d’illusion présomptueuse quant à l’influence de l’ouvrage sur l’adoption du format RAW en tant que format d’enregistrement favori des photographes sérieux. Le format RAW doit son succès à celui des appareils reflex numériques qui sont aujourd'hui accessibles à la majorité des professionnels et photographes amateurs éclairés. Si je constate une très forte adhésion parmi les amateurs et je découvre avec plaisir que certains agences et photograveurs commencent à exiger des fichiers RAW afin d’obtenir une qualité parfaite (et pour court-circuiter certains photographes peu formés en traitement d’image…), il reste encore du chemin à parcourir. Pour l’anecdote, j’ai récemment rencontré une photographe professionnelle qui jette les fichiers RAW une fois la commande livrée au client et je connais encore des professionnels privilégiant le format JPEG, faute d’avoir saisi tous les avantages des fichiers RAW…

Le format raw a connu des détracteurs virulents par le passé, qui dénonçaient la lourdeur de son post traitement et minimisaient son potentiel d’amélioration des images. Considères-tu qu’une certaine unanimité soit aujourd’hui acquise ou le chemin à parcourir reste-t-il important ?


La puissance des ordinateurs ne cesse de croître et les derniers logiciels offrent enfin un « workflow », à l’opposé du « workslow » proposé il y a quelques années. Traiter ses fichiers RAW est ainsi devenu au moins aussi rapide, voire plus rapide que traiter ses JPEG. Mais encore une fois, il faut une ouverture d’esprit pour changer ses habitudes et les photographes ne s’y illustrent pas toujours.

Le fichier raw est considéré comme un négatif numérique pour deux raisons : d’abord parce qu’il requiert un développement comme un négatif argentique, ensuite parce qu’il permet d’obtenir plus d’informations au contraire du jpeg dont l’équivalent argentique serait la diapositive. Cette analogie te semble-t-elle exacte ?


On pourrait même aller plus loin et comparer le fichier RAW à l’image latente, non développée d’un négatif argentique : hormis l’exposition (qui fixe le rapport signal/bruit), la plupart des paramètres de développement n’y sont pas encore entérinés et peuvent être modifiés à volonté (balance des blancs, contraste, saturation des couleurs, netteté, etc.). À l’instar d’un négatif noir et blanc, on peut ainsi également choisir le révélateur (c'est-à-dire le logiciel de développement RAW) qui influe fortement sur le rendu général, le grain (bruit) et le piqué de l’image.

Si on excepte les pratiques photographiques professionnelles qui nécessitent la production d’images en temps réel, et sans pour autant parler de nécessité absolue, peut-on dire que tout le monde tirerait un avantage à utiliser le format raw ? Sinon quelles pratiques peuvent légitimement s’en passer ?

Tout dépend de la motivation de l’utilisateur pour s’approprier le traitement d’image et de ses exigences en matière de qualité. Comme à l’époque argentique, il y a des photographes pour lesquels la prise de vue et le traitement sont deux étapes distinctes dont ils n’envisagent d’assurer que la première. Quant au grand public, le format RAW ne lui apporte rien si ce n’est une étape supplémentaire et perçue comme un supplice. Parmi les photographes, certains continuent à bouder ce format, en s’appuyant sur le fait que les appareils incorporent des algorithmes de plus en plus sophistiqués pour le développement et que les résultats leur apportent satisfaction.

Je te pose la même question qu’à JMS : que dirais-tu à un photographe hésitant pour le convaincre de passer au raw ?

Qu’il investit ainsi dans la qualité de ses images, et ce sur le long terme ! Si la qualité des fichiers JPEG est intimement liée aux performances du processeur de l’appareil (lequel n’évolue quasiment plus pendant sa durée de commercialisation), celle des fichiers RAW suit l’évolution perpétuelle des logiciels dédiés. Il suffit de redévelopper un vieux fichier RAW dans un logiciel récent pour se convaincre du chemin parcouru…


Les logiciels de développement

Commençons par une anecdote. Tu n’aimes pas que l’on appelle « dérawtiseurs » les logiciels de développement. Pure question sémantique ou y a-t-il une raison plus profonde ?

Ce mot me rappelle le conte du joueur de flûte qui propose de dératiser la ville de Hamelin et qui finit par emporter les enfants avec lui pour une histoire d’impayés. Plus sérieusement, en tant que converti à la langue française (les convertis en sont souvent les plus virulents défenseurs…), je m’accroche à des termes plus propices. J’ai par exemple cessé d’utiliser le terme « calibration », « calibrage » étant bien plus joli et en plus… français !

Les logiciels de développement sont aujourd’hui nombreux et de plus en plus performants. Sur quelle base faire un choix ? Que faut-il privilégier ?

Alors là, il s’agit d’un terrain miné. Je suppose que tu veux savoir si je préconise plutôt Aperture que Lightroom ? ;-)
Le choix d’un logiciel de développement RAW doit prendre en compte plusieurs facteurs qui relèvent notamment de l’expérience et des exigences de chaque photographe. Possède-t-il déjà un éditeur d’image et un catalogueur professionnel ? Dans ce cas, il pourrait se passer d’un logiciel tout-en-un et investir dans un logiciel plus simple (Capture One, Bibble, Raw Developer, etc.), voire utiliser le logiciel livré avec son appareil photo. Aux photographes d’architecture, aux « perfectionnistes » et aux photographes de reportage travaillant souvent aux hautes sensibilités ISO, je conseillerais DxO Optics Pro, aux photographes de studio (pour bénéficier de la prise de vue connectée) le logiciel propriétaire, Aperture, Bibble ou Capture One Pro. S’il part à zéro, il envisagerait l’un des deux logiciels tout-en-un, Aperture et Lightroom, très complet et couvrant tout le flux de travail, de l’importation à la publication (Impression, Diaporama, Livre photo, Web), en passant par les corrections globales et locales. S’il utilise Photoshop ou Photoshop Elements, il privilégiera peut-être Camera Raw, aussi performant que Lightroom, mais secondé par un explorateur de fichiers (Bridge) à la place du catalogueur. La notion de productivité est par ailleurs moins importante pour un photographe de studio que pour un photographe de reportage : pour le premier, peu importe la facilité d’emploi de la commande de traitement par lot. Un photographe de reportage privilégiera en revanche l’un des logiciels dotés d’un développement en arrière-plan (Aperture, Bibble, Capture One, Lightroom, DxO Optics Pro). Enfin, je pense que les utilisateurs d’une machine Linux auraient tort de bouder deux logiciels payants, Bibble et LightZone, autrement plus performants et productifs que les solutions gratuites, qui sont soit dépouillées à l’extrême (UFRaw, Rawstudio), soit au contraire assez « lourdes » (Raw Therapee).
Pour ma part, la facilité d’utilisation et la productivité d’un logiciel l’emportent sur sa qualité de dématriçage. Et je n’adopte jamais un logiciel sans en avoir décortiqué une version d’essai.
Un dernier conseil : initiez-vous à deux, voire trois logiciels que vous utiliseriez suivant le type d’image, tels différents révélateurs noir et blanc, vous obtiendrez ainsi différents rendus (couleurs, contraste, etc.) et cela vous permettra de choisir le traitement le plus approprié pour corriger certains défauts d’image.

Quand on réalise un comparatif de logiciels de développement à partir des mêmes fichiers raws, on obtient en effet des rendus par défaut très différents, aussi bien pour la colorimétrie que pour la luminosité, le contraste, etc. Peux-tu en rappeler la raison ? Le logiciel livré avec son boîtier est-il a priori celui qui produira le rendu le plus fidèle ?

Un logiciel de développement RAW est toujours le fruit du travail et de l’expertise de ses développeurs. Les algorithmes de dématriçage et profils utilisés varient ainsi suivant le logiciel. Au final, cela s’apparente un peu au choix d’un film : peut-on sérieusement avancer que la Velvia (pourtant bien plus appréciée) soit plus neutre que l’Ektachrome EPN, ancienne émulsion de choix pour la reproduction des tableaux ? Par ailleurs, il suffit d’étudier les travaux des photographes coloristes européens, américains et japonais pour se rendre à l’évidence : les couleurs sont toujours perçues de manière totalement subjective, chaque culture et chaque pays y dicte ses propres codes. Les logiciels de développement RAW « propriétaires » ne sont donc pas les plus fidèles, ils offrent simplement un rendu conforme entre un fichier RAW et un fichier JPEG traité dans l’appareil. Mais à quoi bon s’accrocher à ce rendu arbitraire qui nous est octroyé par l’appareil photo ??

La reconstitution des 3 couches incomplètes de la matrice de Bayer semble être l’étape déterminante pour la qualité du rendu final. Quel est de ton point de vue le meilleur moteur de dématriçage actuel ? Si Photoshop a le même moteur que Lightroom, les autres logiciels non dédiés au développement des raws comme Paint Shop Pro, ACDSee etc. sont-ils au niveau des solutions dédiées ?

DxO Optics Pro offre sans doute (et de loin) le meilleur moteur de dématriçage. Il suffit d’ouvrir une image prise à haute sensibilité pour admirer le travail accompli : les détails sont préservés et le bruit se réduit à une agréable structure granuleuse qui s’apparente à celle d’un film peu sensible. Bref, je privilégie ce logiciel pour peaufiner mes meilleures images. Quant aux autres (Aperture, Bibble, Capture One, RAW Developer, Camera Raw et Lightroom) ils délivrent une qualité plus que satisfaisante dont les différences ne sautent aux yeux que lorsqu’on effectue de très grands tirages. J’avais essayé, il y a quelque temps, ACDSee Pro et Paint Shop Pro et aucun des deux ne m’a réellement convaincu pour ce qui est du traitement des fichiers RAW : trop lents, bogués, couleurs capricieuses et ergonomies imparfaites, aucun des deux n’a dépassé chez moi sa période d’essai. En revanche, j’attends avec impatience la sortie de ACDSee Pro pour Mac dont je testerai les diverses versions bêta.

Certains logiciels comme Lightroom proposent une solution de plus en plus capable de gérer l’intégralité du flux de production, notamment grâce à la disponibilité croissante de plug-ins en modules externes. Penses-tu que l’on se dirige réellement vers une situation ou le recours à des logiciels d’édition bitmap deviendra inutile ?


Pour un photographe amateur, la réponse est oui. Pour un professionnel, Photoshop restera sans doute le couteau suisse du traitement d’image, notamment pour la conversion CMJN, l’épreuvage à l’écran (soft proofing), certaines retouches plus poussées, les photomontages et la création de documents à imprimer. On pourrait imaginer un certain nombre de plug-ins pour combler les lacunes des logiciels tout-en un, mais est-ce vraiment la voie à suivre ? Au lieu d’engorger Aperture et Lightroom avec des greffons pour faire ceci et cela, il vaudrait mieux conserver Photoshop pour des tâches plus sophistiquées et bien moins fréquentes.


Bruit numérique / Tests optiques

Les fonctions de réduction de bruit et d’accentuation semblent être encore les parents pauvres des logiciels de développement. Certains comme Bibble intègrent des modules spécifiques issus de logiciels spécialisés (NoiseNinja). Se dirige-t-on à terme vers une solution tout plug-in ou peut-on espérer au contraire voir de plus en plus de développements qui préservent le flux de travail en Raw, comme les outils de retouche locale de Lightroom ?

Il existe sans doute deux axes de développement : à court terme, nous verrons l’ajout de plug-ins (ou plutôt éditeurs externes) tels Noise Ninja et Dfine, capables de s’interfacer avec Aperture et Lightroom, mais cette solution n’est pas satisfaisante à long terme puisqu’on passe obligatoirement par un fichier intermédiaire au format Bitmap (TIFF ou PSD). À long terme, il faudrait que les éditeurs externes appliquent la réduction du bruit aux fichiers RAW, sans que cela interfère avec les algorithmes propres à l’application hôte (c'est-à-dire Aperture et Lightroom) et nous en sommes encore loin. De plus, certains appareils appliquent une réduction du bruit à la prise de vue, ce qui brouille un peu les pistes car on ne connaît plus vraiment l’étendue du travail effectué d’une part par l’appareil et d’autre part par le logiciel de dématriçage.


On assiste depuis quelque temps à une surenchère sur les hautes sensibilités, qui sont présentées comme un enjeu majeur alors qu’elles ne concernent au final que peu de pratiques photo. Est-ce un artifice pour différencier des boîtiers de plus en plus performants et proches, une solution alternative pour compenser l’absence de stabilisation d’une grande partie des gammes optiques Canon et Nikon ou est-ce réellement un enjeu majeur ?

Je pense que ton analyse est pertinente en ce qui concerne l’aspect marketing : pour l’évaluation des performances d’un appareil, le niveau de bruit est désormais presque aussi important que son nombre de photosites. Pour ma part, j’ai interrogé mes archives sur le nombre d’images prises à de sensibilités très élevées (un régal avec le filtre de bibliothèque de Lightroom) : je n’ai guère plus d’une centaine de photos prises à 3200 ISO sur plus de 60.000 images…
Une sensibilité plus élevée n’est qu’un des choix possibles lorsque la lumière décline : on peut aussi recourir à un support stable (muret, pied de table, monopode ou trépied) ou à un éclairage d’appoint. Arrêtons donc de penser qu’il n’y a que des reportages de type « available light » dans la vie d’un photographe. Et les progrès effectués ces derniers mois ne doivent pas faire oublier une vérité toute simple : pour exploiter la quintessence d’un appareil, il faudrait l’utiliser le plus souvent possible aux sensibilités de base, quitte à le doter d’objectifs à stabilisateur et/ou à grande ouverture : s’il est possible de corriger le bruit d’une image, il en est autrement pour la plage dynamique, la restitution des petits détails et la saturation des couleurs, dont la perte sera irrémédiable !

Si de plus en plus de labos réalisent leurs tests optiques sur la base de RAWs développés, il en reste encore beaucoup qui se contentent de tester les JPEG directement issus des boîtiers, ce qui ne permet pas d’évaluer vraiment le potentiel d’un couple boîtier/optique. Quel est ton avis sur cette problématique ? Existe-t-il une solution à la fois optimale et réalisable pour un labo ?

Oui, c’est problématique de juger la qualité d’un appareil à partir des fichiers JPEG qu’il produit : on évalue à la fois les performances du couple capteur/objectif et celles des algorithmes de dématriçage embarqués. Les fabricants les plus expérimentés (Canon, Nikon) s’en sortent toujours bien, mais que dire de fabricants moins expérimentés (Mamiya, Leica, Pentax…) dont certains appareils délivrent de très belles images avec un logiciel de développement RAW approprié, mais de bien moins belles avec leur processeur incorporé ? Pour davantage d’objectivité, il faudrait recourir au format RAW et un logiciel « universel » (Camera Raw), mais là encore il n’y a aucune garantie que les algorithmes et les profils du logiciel soient d’une qualité « normalisée », c'est-à-dire constantes d’un appareil à un autre.
Si les analyses du site DxO Mark sont aujourd’hui sans doute les plus crédibles puisqu’elles tiennent compte des données brutes, encore faut-il que les mesures soient comparables : quand DxO teste quatre dos numériques de marques Hasselblad, Leaf, Mamiya et Phase One en analysant les fichiers Bitmap développés avec Camera Raw, il ne faut pas penser que ces capteurs soient moins performants que les meilleurs reflex numériques, ce que pourtant les résultats semblent indiquer…


Livres techniques

Tu viens de terminer la traduction/adaptation de la seconde édition du livre de Martin Evening sur Lightroom. Plus encore que la première édition, cet ouvrage apparaît comme la somme indépassable sur Lightroom. Est-ce également ton point de vue ? En conseillerais-tu la lecture à un débutant ?

Oui, cet ouvrage est une véritable « bible ». J’apprécie beaucoup son auteur, Martin Evening, pour ne pas simplement passer en revue les principaux outils de Lightroom, mais les expliquer en profondeur. En tant que lecteur, j’attends d’un auteur qu’il satisfasse ma curiosité et qu’il réponde au « comment » autant qu’au « pourquoi ». Pour cette raison, je n’apprécie guère les ouvrages de Scott Kelby qui marchande ses trucs et astuces à travers un humour à la fois potache et dévastateur. Mais bon, cela n’engage que moi… Mais l’ouvrage de Martin s’adresse aux utilisateurs un tant soit peu expérimentés. Pour des débutants, sa progression est peut-être un peu trop rapide et je suppose que de nombreux photographes n’ont pas forcement envie de tout apprendre. Fort heureusement, il existe d’autres ouvrages plus digestes et/ou plus orientés pratiques, notamment ceux écrits par les auteurs Théophile, Guillaume/Gruber et Bruneau/Richebé.


Quelle somme de travail représente la traduction et l’adaptation d’un tel ouvrage ? Quel a été ton apport personnel ?

Cela représente plusieurs mois à temps plein (dans mon cas, j’ai cumulé deux ou trois temps pleins pendant cette période, nuits et week-end chargés). Si le premier ouvrage a été produit dans un contexte plutôt chaotique (Martin avait commencé bien plus tôt et il lui fallait modifier le manuscrit au fur et à mesure des évolutions des versions pré- LR 1.0…), celui du deuxième ouvrage a été plus serein. Il y avait donc moins d’erreurs à corriger, moins de phrases à réécrire. D’autant plus que Martin conservait certaines parties de la première édition que j’avais déjà traduites et que j’ai pu ainsi en partie réutiliser.


Ton livre « Développer ses fichiers RAW » a été un grand succès. Une troisième mouture est annoncée par Eyrolles. Peux-tu déjà nous dire quand elle sera disponible ? As-tu élargi le champ des logiciels présentés ou t’es-tu concentré sur les plus utilisés ? Imagines-tu possible de faire un comparatif des moteurs de dématriçage dans le cadre d’un tel livre ?

Nous venons de terminer la rédaction et la relecture de ce troisième ouvrage qui est parti chez l’imprimeur. Tout dépend du temps d’impression, mais la date de sortie approche, ce n’est plus qu’une histoire de quelques jours ! Le livre arbore un peu plus de 500 pages, en forte progression par rapport à la deuxième édition, et il s’agit plutôt d’un nouvel ouvrage et non pas d’une révision d’un ouvrage existant. Afin de tenir compte des changements considérables depuis 2007, j’ai augmenté à la fois le nombre des logiciels qui y figurent (Aperture, Bibble 5 bêta, Camera Raw, Lightroom, Capture One, Capture NX2, DPP, LightZone et UFRaw) et celui des cas pratiques (corrections sélectives, objets dynamiques, etc.).
En revanche, je n’ai pas envisagé de comparatif entre les différents logiciels car il est difficile de leur rendre justice : leurs « réglages par défaut » sont tantôt flatteurs, tantôt « neutres » et certains intègrent la réduction du bruit, l’accentuation et la réduction des aberrations chromatiques sans qu’il soit possible de désactiver ces réglages, appliqués bien en amont dans l’ouverture du fichier. Une évaluation des performances sera donc toujours assez subjective. Et n’oublions pas qu’il existe de nombreux formats RAW (.CR2, .NEF, .ORF, etc.), qu’il est peu probable qu’un logiciel tienne la dragée haute pour chacun des formats. Et quid des mises à jour régulières qui apportent souvent des améliorations en termes de qualité de dématriçage ? Et des nouveaux boîtiers ? Bref, j’estime pour ma part que je ne dois pas tomber dans ce « piège », qui est également un véritable cauchemar logistique (imaginez combien d’appareils il faudrait examiner…). Et franchement, je n’ai guère envie de photographier des centaines de mires et autres murs de brique, je laisse donc volontiers ce travail aux autres…

As-tu d’autres projets éditoriaux ? Les tutoriels vidéo ont un succès croissant. As-tu des projets en ce sens ?

Des projets, oui, toujours, mais actuellement ils sont encore au stade d’ébauche. Pour l’instant, j’ai surtout envie de vivre un peu, de dormir de nouveau la nuit et de me ressourcer à travers la prise de vue. Pour les tutoriels vidéo, j’ai eu des propositions, et ce, malgré mon léger accent allemand. Les propositions n’étaient toutefois pas très alléchantes – donc, wait and see !

Question subsidiaire : Quelle image as tu aujourd’hui du matériel reflex Sony Alpha ?

J’avoue que mon image des appareils Sony est assez floue, mais complaisante. Je me réjouis que Sony continue à proposer du matériel performant aux adeptes des appareils Minolta et que cela contribue à une saine concurrence entre les fabricants de reflex numériques. Mais malheureusement, je n’ai jamais pu utiliser un appareil des marques Minolta ou Sony.