L’objectif standard revisité (première partie)

L’achat d’un objectif standard est souvent conseillé, à tort ou à raison, aux débutants en photo, du fait de sa grande luminosité et son tarif très raisonnable. Mais on oublie souvent que l’utilisation d’un objectif à focale fixe s’avère beaucoup plus contraignante que celle d’un zoom et que la focale normale manque le côté spectaculaire des focales grands-angles et télé. Voici quelques images et explications, pour vous inspirer et vous aider à mieux vous servir de votre objectif standard.

Focale et angle de champ

Par définition, la focale d’un objectif standard correspond peu ou prou à la diagonale du capteur ou du format de film, son angle de vision étant proche de 50 ou 55°. Rapporté au format 24 x 36, un objectif standard possède donc une focale de 43 mm alors qu’il faudrait choisir une focale beaucoup plus courte pour les formats APS-C (28 mm pour Nikon, Pentax et Sony et 27 mm pour Canon) et Four Thirds (22 mm). Quant au moyen format, la focale standard se situe entre 75 (4,5 x 6) et 105 mm (6 x 9), allant jusqu’à 300 mm pour le format 20 x 25 des chambres grand format.
Si la plupart des appareils compacts des années 1960 et 1970 étaient équipés d’objectifs fixes d’une focale entre 40 et 45 mm, les objectifs standards interchangeables arborent une focale plus longue, comprise entre 50 et 58 mm. Pour cela, il existe plusieurs raisons, d’ordre esthétique et technique. D’abord, une focale de 50 mm, avec un angle de champ autour de 47°, se prête à la fois aux portraits, photos de groupes et photos de rue. Ensuite, elle permet l’utilisation d’une formule optique relativement simple et facile à optimiser avec une luminosité importante.

Un objectif standard avec une focale un peu plus courte (ici un Voigtländer 40 mm f/2) se prête davantage au reportage et au paysage alors qu’une focale un peu plus longue permet son utilisation en tant que « petit télé », idéal pour le portrait environnemental.

Enfin, elle autorise un gabarit relativement réduit et un cout de production maitrisé. Il n’est donc guère étonnant que la plupart des fabricants suivent l’exemple de Leitz dont le premier objectif standard, le Leica Elmar conçu par Max Berek, possédait une focale de 50 mm et une ouverture encore modeste de f/3, 5. Avec l’exception de certains constructeurs d’appareils réflex qui optaient, au départ, pour une focale un peu plus longue, entre 55 et 58 mm, pour ainsi favoriser le débattement du miroir mobile et le calcul optique. Pour ce qui est de l’angle du champ des différentes focales, les écarts sont plus importants qu’il n’y parait : à 40 mm (56,8°), la surface saisie est 50 % plus grande qu’à 50 mm (46,8 °) et à 58 mm (40,9°), vous n’enregistrez que 75 % de la scène couverte à la focale de référence.

Le portrait est également dans les cordes d’un objectif standard, sous condition de garder une certaine distance pour ne pas introduire des déformations.

De quoi rendre un objectif de 58 mm plus habile au portrait et une focale de 40 mm mieux adaptée à la photo de reportage et au paysage.

Le mythe de la focale « naturelle »

Sous condition de visualiser un tirage de 13 x 18 cm à une distance de 30 cm environ, l’angle de champ d’un sujet saisi avec une focale de 50 mm s’apparente à la vision humaine. Toutefois, une photo n’est que rarement observée dans ces conditions et il serait donc vain de prétendre qu’un objectif standard serait à même de reproduire la vision humaine. D’autant plus que l’angle de champ produit par le chevauchement stéréoscopique de la paire d’yeux, amplifiée par le déplacement continuel de ces derniers, est en réalité beaucoup plus vaste et proche d’une vision panoramique. La notion d’angle de champ naturel est donc purement subjective, variant d’un photographe à un autre : si Henri Cartier-Bresson affectionnait particulièrement une focale de 50 mm, David Alan Harvey, célèbre photographe du magazine National Geographic, préfère utiliser une focale de 35 mm, plus proche de sa vision photographique du monde.

La focale standard accorde la même importance aux différents éléments d’une scène, ne privilégiant pas l’un au détriment d’un autre. Cela ne facilite guère la prise de vue car on ne peut plus se fier aux seules caractéristiques de l’objectif pour créer une composition saisissante.

Quant à Ansel Adams, il jugeait que l’objectif standard n’était pas particulièrement attractif d’un point de vue technique et esthétique, l’angle de champ et la profondeur de champ ne favorisant ni l’interprétation de l’espace ni l’étagement des plans. Néanmoins, l’utilisation d’un objectif standard s’avère très enrichissante. Elle contraint le photographe à être plus créatif, celui-ci ne pouvant plus jouer sur l’exagération des perspectives d’un objectif grand-angle ou l’écrasement des plans d’un objectif télé pour rendre ses photos plus intéressantes.

Une grande luminosité

Jusqu’au milieu des années 1980, l’objectif standard était le premier (et souvent le seul) objectif d’un photographe amateur. Il était alors possible d’en acquérir différentes variantes avec l’appareil photo, dotées d’ouvertures maximales plus ou moins élevées : économiques (f/2, 8 puis f/2), normales (f/1, 7 ou f/1, 8), lumineuses (f/1, 4) et ultra-lumineuses (f/1, 2 ou f/1). Le plus souvent, leur construction optique reposait sur deux formules « classiques » : le Tessar (1902) à quatre lentilles, utilisé pour les objectifs économiques et le Planar (1896), employé pour les autres. S’agissant de formules relativement anciennes et donc libres de droits, elles étaient à même de fournir un piqué convenable pour peu que l’ouverture maximale demeure relativement modeste. Pour aller encore plus loin en matière de luminosité, les fabricants recouraient à des verres au dioxyde de thorium, légèrement radioactif, destinés à augmenter l’indice de réfraction, puis à des lentilles avec une surface asphérique, appelées à éliminer l’aberration sphérique. Si les éléments asphériques moulés permettaient d’obtenir des performances optiques très convenables aux grandes ouvertures, ils étaient aussi très chers à fabriquer, expliquant au moins en partie les tarifs très élevés du Canon FD 50 mm f/1, 2 L et du Nikon Noct-Nikkor 50 mm f/1, 2.


Grâce à sa grande luminosité, un objectif standard (ici un Canon EF 50 mm f/,8 de première génération) se prête à merveille à la prise de vue dans des conditions de lumière difficiles, ici un aquarium très faiblement éclairé.

Aujourd’hui, la construction optique des objectifs standards les plus performants s’écarte de la formule de type Planar laquelle n’autorise pas toujours un piqué optimal : le Zeiss Otus 55 mm f/1, 4 et le Sigma 50 mm f/1, 4 DG HSM Art arborent une formule optique de type retrofocus, jusque-là réservée aux seuls objectifs grands-angulaires. Les deux objectifs intègrent également un élément asphérique et plusieurs éléments en verres spéciaux, garantissant un piqué élevé et homogène, et ce, quelle que soit l’ouverture. En revanche, les autres objectifs standards contemporains doivent être « vissés » à f/5, 6 ou f/8 pour atteindre un piqué équivalent.

Bokeh et objectifs standards

Souvent utilisé comme prétexte pour justifier un sujet banal et/ou une composition bancale, le bokeh, c’est-à-dire le rendu des zones hors mise au point, est devenu un facteur avec lequel il faut compter. En fait, il s’agit de la seule caractéristique d’un objectif qui est aisément identifiable sur des images timbres-poste telles que l’on trouve sur le Web, les autres facteurs de qualité étant uniquement discernables sur une image de grande taille. De manière générale, il est plus difficile d’obtenir un bokeh agréable avec un objectif standard qu’avec un objectif télé : la focale étant plus courte, l’objectif inclut davantage d’éléments dans l’arrière-plan (d’où une « agitation visuelle » plus importante). De même, la profondeur de champ étant plus importante, elle génère une transition plus graduelle et moins marquée entre le net et le flou. Malgré cela, les objectifs standards peuvent vous aider à créer des images vaporeuses, avec un sujet principal bien net et le reste de l’image plongée dans un flou abstrait. Pour cela, il faut s’approcher du sujet et maintenir une distance importante entre celui-ci et l’arrière-plan.

Le bokeh est avant tout une histoire de goût personnel. Mais il ne doit jamais prendre le pas sur la composition d’une image.

Si un objectif onéreux (Zeiss Otus 55 mm f/1, 4, Sigma 50 mm f/1, 4 DG HSM Art, Canon EF 50 mm f/1, 2 L USM, Nikon AF-S 58 mm f/1, 4 G) offre souvent une qualité de bokeh exceptionnelle, grâce à une optimisation poussée de la formule optique, certains objectifs anciens se distinguent par un bokeh aussi atypique qu’attractif. Citons le vénérable Carl Zeiss Biotar 58 mm f/2 des années 1920 et certaines versions de l’objectif standards russe Helios 44-2 58 mm f/2 dont les caractéristiques trahissent la descendance directe du précurseur allemand. Grâce à une sous-correction de l’aberration sphérique, les deux objectifs produisent un rendu caractéristique qui introduit un mouvement circulaire (swirly bokeh) aux éléments de l’arrière-plan. Le bokeh est donc une caractéristique qui n’est pas toujours directement liée aux performances optiques : la forme du diaphragme, plus ou moins circulaire, y joue également un rôle important et la présence de certaines aberrations résiduelles lui est souvent favorable. D’où l’intérêt de réhabiliter certaines optiques « vintage »….

Le piqué avant tout

Le piqué d’un objectif standard est-il systématiquement meilleur que celui d’un zoom transstandard ? Alors que la supériorité d’une focale fixe était incontestée dans les années 1960 et 1970, les performances optiques des meilleurs objectifs à focale variable se sont améliorés depuis, au point d’égaler celles des focales fixes. Une fois le diaphragme fermé à des valeurs d’ouverture moyennes, la plupart des zooms actuels n’ont donc plus rien à envier aux focales standards. Sous condition de les utiliser correctement, c’est-à-dire en utilisant la règle « 1 divisé par la focale » (24 x 36) ou « 1 divisé par 1,5 fois la focale » (APS-C) pour trouver la vitesse d’obturation la plus lente.

Fermé à des ouvertures moyennes, la plupart des objectifs standards produisent des images très piquées. De nombreux zooms aussi !

Le choix d’un objectif standard pour ses seules performances optiques n’est donc pas forcement pertinent, étant donné qu’il réduit votre mobilité tout en vous demandant un effort supplémentaire pour la composition. La luminosité et le bokeh sont en revanche deux arguments recevables, en faveur des objectifs standards.

À l’aise dans la proxiphotographie

Grâce à leur formule quasi symétrique, les objectifs standards de type Gauss sont relativement insensibles au changement de la distance de mise au point, permettant d’obtenir des résultats de bonne qualité aux distances les plus proches. Qui plus est, il est même possible de les doter de bonnettes et/ou de bagues-allonge pour s’approcher davantage du sujet. Sous condition de fermer le diaphragme aux valeurs moyennes et de ne pas dépasser le rapport x 1. Pour aller plus loin (et pour obtenir un piqué supérieur), vous pouvez utiliser un des objectifs macro à focale standard. Disposant d’une monture hélicoïdale plus longue et/ou d’un dispositif de mise au point interne, les objectifs en question permettent d’obtenir un tirage de plusieurs centimètres et donc des grossissements plus importants, sans avoir recours aux accessoires cités plus haut.

Même sans accessoire spécifique, la plupart des objectifs standard autorisent des grossissements suffisamment importants pour de nombreux sujets (ici un autocollant sur la vitrine d’un restaurant), avec la même qualité qu’à l’infini.

Les objectifs plus anciens autorisent alors à réaliser le grossissement x 0,5, les objectifs plus modernes à atteindre le grossissement x 1. Un objectif macro, excellent à courte distance, conserve sa qualité optique à l’infini. C’est pourquoi certains photographes préfèrent utiliser un objectif macro en guise d’objectif standard, d’autant que le sacrifice en matière de luminosité n’est pas très importante : si un objectif macro ne propose qu’une ouverture entre f/2 et f/4, ses performances optiques sont souvent déjà convenables à pleine ouverture, contrairement à certains objectifs plus lumineux dont le piqué n’est satisfaisant qu’en vissant le diaphragme de quelques crans.

En guise de conclusion

Si certains photographes sont attirés par le « look » particulier des objectifs standards, d’autres trouvent celui-ci insipide et/ou pas assez expressif. Quoi qu’il en soit, une focale « normale » s’avère imbattable lorsqu’il s’agit de donner de l’importance au sujet et non pas à la technique employée. Alors qu’un objectif avec une focale plus courte ou plus longue est à même de mettre en valeur un sujet même très banal, un objectif standard n’ajoute aucune dimension dramatique aux images. Attention, contrairement à ce qu’on peut lire un peu partout, ce n’est pas un objectif pour débutant.

Avant de tâter un objectif standard, mieux vaut se familiariser avec les différentes focales d’un objectif transstandard, du grand-angle au télé. Passez ensuite à un objectif standard pour élargir votre horizon créatif et pour compléter votre zoom lorsque la lumière fait défaut. Pour vous familiariser avec les points forts et les inconvénients d’un objectif normal, laissez-le à demeure sur le boitier. Mais sachez qu’il ne deviendra pas forcement votre ami.

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